Jaguar Type D : Une histoire de renaissance et de gloire éphémère

Dans l’univers des voitures de course classiques, certains véhicules ont des histoires si riches et mouvementées qu’elles semblent sortir tout droit d’un roman. La Jaguar Type D portant le numéro de châssis XKD 513 est l’un de ces trésors automobiles dont le parcours sinueux captive l’imagination des passionnés. Achetée par un amateur français, troisième au Mans en 1957, détruite en 1958, cette voiture a connu non pas une, mais deux renaissances spectaculaires, d’abord sous la forme d’un élégant coupé, puis dans sa configuration initiale de course.

Une naissance prestigieuse

La Type D, successeur de la célèbre Type C, était le fleuron de Jaguar en compétition dans les années 1950. Conçue pour dominer les circuits d’endurance, en particulier les 24 Heures du Mans, elle incarnait l’apogée de la technologie automobile britannique de l’époque. Le châssis XKD 513 est sorti des ateliers de Coventry en 1955, à une période où Jaguar régnait en maître sur la Sarthe.

Jean-Marie Brussin : L’homme derrière la légende

Le premier propriétaire de XKD 513, Jean-Marie Brussin, était loin d’être un pilote ordinaire. Ayant fait fortune dans la fabrication de diamants synthétiques, ce Français entreprenant nourrissait une passion dévorante pour la course automobile. Il débuta sa carrière sportive sous le pseudonyme “Mary”, participant à des courses de côte et des épreuves de club, rêvant secrètement de se mesurer aux plus grands sur le circuit des 24 Heures du Mans.

La commande et la préparation

Brussin commanda la XKD 513 par l’intermédiaire de l’importateur français Charles Delcroix et du concessionnaire lyonnais Henri Peignaux. Ce dernier inscrivit la voiture au nom de son écurie, Los Amigos, lui conférant ainsi une identité sportive dès sa naissance. Immatriculée 6478 AT 69, la Jaguar fut peinte dans un splendide Bleu de France, couleur qui allait devenir emblématique de son histoire.

Un soutien d’usine précieux

À l’instar des voitures engagées par l’Ecurie Ecosse, l’Équipe Nationale Belge et JD Hamilton, la XKD 513 bénéficia de l’assistance technique de l’usine Jaguar. Ce soutien était crucial pour optimiser les performances et la fiabilité de la voiture face à une concurrence acharnée.

Jean Lucas : Un coéquipier de choix

Pour partager le volant lors des 24 Heures du Mans, Brussin fit appel à Jean Lucas, un pilote chevronné au palmarès impressionnant. Vétéran de la course automobile d’après-guerre, Lucas avait débuté sur une vénérable Alfa Romeo Monza avant de s’illustrer notamment par une victoire aux 24 Heures de Spa aux côtés de Luigi Chinetti. Son expérience en tant que directeur de l’équipe Gordini et sa participation au Grand Prix d’Italie 1955 en Formule 1 faisaient de lui un partenaire idéal pour Brussin.

Le Mans 1957 : L’heure de gloire

L’édition 1957 des 24 Heures du Mans allait marquer l’apogée de la carrière de la XKD 513. Aux essais, la voiture signa le 13e temps, se plaçant juste derrière la Type D jaune de l’équipage belge composé de Paul Frère et Freddy Rousselle. Bien que ce fût le moins bon chrono des cinq Jaguar engagées, il laissait présager une course intéressante.

Le jour de la course, tandis que Stirling Moss prenait un départ fulgurant à bord de la puissante Maserati 450 S, “Mary” et Lucas entamèrent une remontée progressive depuis la 15e position. Leur stratégie de course, basée sur la régularité et la fiabilité, porta ses fruits. À minuit, soit à mi-course, ils occupaient déjà la cinquième place, tandis que la Type D de l’Ecurie Ecosse pilotée par Ron Flockhart et Ivor Bueb menait la danse.

La suite de la course fut un mélange de tension et d’excitation. La XKD 513 continua sa progression, profitant des abandons et des problèmes mécaniques de ses concurrents. Dans les dernières heures de l’épreuve, Brussin et Lucas se retrouvèrent en lice pour une place sur le podium. Leur régularité et la fiabilité légendaire de la Jaguar Type D payèrent : ils franchirent la ligne d’arrivée en troisième position, derrière les Jaguar de l’Ecurie Ecosse, réalisant ainsi le rêve de Brussin de briller au Mans.

Ce podium fut célébré comme une victoire par l’écurie Los Amigos et restera dans les annales comme l’un des plus beaux exploits de la XKD 513. La joie était d’autant plus grande que c’était la première participation de Brussin aux 24 Heures du Mans, couronnée de succès dès sa première tentative.

1958 : Une fin tragique

Galvanisé par son succès de 1957, Jean-Marie Brussin s’inscrivit à nouveau pour l’édition 1958 des 24 Heures du Mans, déterminé à réitérer, voire améliorer, sa performance. Malheureusement, le destin en décida autrement. Lors des essais préliminaires, Brussin perdit le contrôle de la XKD 513 dans la célèbre courbe Dunlop. La voiture quitta la piste et s’écrasa violemment, coûtant la vie à son pilote et propriétaire passionné.

Cette tragédie marqua la fin de la première vie de la XKD 513, mais pas la fin de son histoire. La carcasse de la voiture fut récupérée et allait connaître une renaissance inattendue.

Première renaissance : Le coupé élégant

Plutôt que de restaurer la XKD 513 dans sa configuration d’origine, ses nouveaux propriétaires décidèrent de lui donner une seconde vie sous la forme d’un élégant coupé de tourisme. Cette transformation radicale témoigne de la polyvalence du châssis de la Type D et de l’ingéniosité de ses concepteurs. Le coupé, tout en conservant l’âme de la voiture de course, offrait un confort et une praticabilité accrus pour une utilisation sur route.

Cette incarnation de la XKD 513 circula pendant plusieurs années, participant occasionnellement à des rallyes et des expositions de voitures classiques. Elle représentait un chapitre unique dans l’histoire de cette Jaguar, alliant le patrimoine sportif à une élégance routière raffinée.

Deuxième renaissance : Le retour aux origines

Après des années sous sa forme de coupé, la XKD 513 connut une deuxième renaissance, cette fois-ci pour retrouver sa configuration d’origine. Cette restauration minutieuse visait à redonner à la voiture son aspect et ses spécifications de 1957, l’année de son glorieux podium au Mans.

Les travaux de restauration furent confiés à des experts en Jaguar classiques, qui s’appuyèrent sur des documents d’époque et des photographies pour recréer fidèlement la Type D telle qu’elle était lors de sa participation aux 24 Heures du Mans. La carrosserie fut repeinte dans le Bleu de France caractéristique de l’écurie Los Amigos, et le moteur fut reconstruit selon les spécifications d’origine.

Cette restauration ne se limitait pas à l’aspect esthétique. Les mécaniciens s’assurèrent que la voiture retrouve également ses performances de course, permettant ainsi à la XKD 513 de participer à des événements historiques et des démonstrations sur circuit.

Un héritage préservé

Aujourd’hui, la Jaguar Type D XKD 513 représente bien plus qu’une simple voiture de collection. Elle incarne une histoire riche en émotions, marquée par le triomphe et la tragédie, la transformation et la renaissance. Son parcours unique en fait un témoin précieux de l’âge d’or du sport automobile, rappelant les exploits de pilotes courageux comme Jean-Marie Brussin et Jean Lucas.

La préservation de voitures comme la XKD 513 est cruciale pour maintenir vivante l’histoire du sport automobile. Elle permet aux nouvelles générations d’apprécier non seulement le génie technique de l’époque, mais aussi le courage et la passion des hommes qui ont écrit les plus belles pages de la compétition automobile.

L’histoire de la Jaguar Type D XKD 513 est un récit fascinant de résilience et de transformation. De sa gloire initiale sur les circuits aux tragédies qui ont marqué son parcours, en passant par ses métamorphoses successives, cette voiture symbolise l’essence même de la passion automobile. Elle rappelle que derrière chaque voiture de course légendaire se cache une histoire humaine, faite de rêves, de courage et parfois de sacrifices. La XKD 513 continue de fasciner les passionnés, non seulement pour ses performances et son esthétique, mais aussi pour l’incroyable odyssée qu’elle a vécue, faisant d’elle bien plus qu’une simple machine : un véritable témoin de l’histoire.

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