Du Liban à la Toscane

Mercedes 280 SL "Pagode"

© Classic & Sports Car / Tony Baker

Les apparences peuvent être trompeuses, comme le constate Greg MacLeman en se plongeant dans le passé aventureux d’une Mercedes « Pagode ».

Garée sur une allée au gravier impeccable, baignée des rayons du soleil déclinant au pied d’un château d’Ombrie, en Italie, cette Mercedes 280 SL est parfaitement dans son élément. Comme si elle avait été conçue pour une vie de prestige décontracté au cœur de cette campagne magnifique. Mais attardez-vous sur le profil élégant et la calandre large, et vous constaterez que quelque chose tranche avec cette impression initiale d’une existence protégée dans un refuge isolé. Au lieu du préfixe habituel « PG », la plaque d’immatriculation porte des caractères arabes, trahissant un passé nettement plus exotique.

« J’ai acheté la voiture en 1966 quand je vivais à Beyrouth, » raconte son propriétaire Andrew Jeffreys. « Dans les années 1950 et 1960, le Liban connaissait une économie dynamique, accompagnée d’une certaine richesse. » Ainsi, le pays a été inondé de Mercedes Pagode, dont la période de production (1963-1971) correspond à l’époque la plus stable et la plus prospère : « En 1975, quand la guerre civile a éclaté, de nombreuses voitures ont été cachées mais, les années passant, les SL sont ressorties des garages et les gens se sont remis à les vendre. »

L’habitacle présente une très belle finition.

Jeffreys (qui ne possédait même pas de voiture en Angleterre mais rêvait depuis longtemps d’une Pagode) a saisi l’occasion: «J’ai vu un jour un garage à Hazmiyeh qui en vendait cinq exemplaires. Le patron était très bon vendeur et m’a dit: “Ne me payez pas tout de suite, prenez la voiture et je vous téléphonerai”. Je suis parti avec la Mercedes et quelques jours plus tard nous nous sommes mis d’accord sur un prix, environ9000£. J’ai mis ensuite six mois à lui verser l’intégralité de la somme.»

Modèle 1969 doté du six-cylindres 2,8 litres170 ch, cette version enviable avait été achetée neuve à Beyrouth par l’ambassade d’Arabie Saoudite juste avant que la guerre éclate. Elle y était restée jusqu’au milieu des années 1990, passant le plus clair de son temps au sous-sol, à l’abri des bombardements. Cette vie souterraine a permis de la protéger des dégradations dont les voitures sont habituellement l’objet quand elles atteignent le bas de la courbe de dépréciation: même l’autoradio Becker, souvent absent, est encore à sa place et fonctionne parfaitement. Grâce au climat chaud et sec, la structure en acier a été bien préservée. Le soleil du désert a certes contribué à ternir la peinture, mais elle a été refaite dans sa teinte ivoire d’origine avant que la voiture ne soit vendue.

«Je l’ai utilisée pendant quelques années, mais rares étaient les jeunes Libanais roulant en voiture ancienne,» raconte Jeffreys. «Quand vous aviez de l’argent, vous achetiez une voiture neuve, donc les gens me trouvaient un peu bizarre. Je ne dépensais pas grand-chose en réparation: la personne à qui je l’avais achetée était toujours prête à me dépanner si la voiture connaissait un problème. J’ai fini par quitter le Liban, mais en faisant une erreur: je voulais absolument traverser la Syrie décapoté, si bien  que je n’ai pas emmené le hard-top d’usine. Il est toujours dans un garage quelque part au Liban; je pensais que je reviendrais le chercher, mais ne l’ai jamais fait! Entre le Liban et la Syrie, il y a un no man’s land de 3km. À l’époque, la route était bordée de carcasses de voitures datant de la guerre du Liban.»

Passage d’un contrôle au Sud-Liban.

Même si le Moyen-Orient était politiquement plus stable au tournant du millénaire, voyager d’un État à l’autre en étant de nationalité étrangère pouvait se montrer problématique: «La Mercedes avait des plaques libanaises mais je n’étais pas Libanais, ce qui a provoqué une certaine confusion à la frontière. J’ai pu tout de même entrer en Syrie et parcourir le pays au volant de la voiture. Je devais rendre visite à des amis et nous sommes allés voir la citadelle médiévale d’Alep, puis le Krak des Chevaliers, à Palmyre avant la frontière irakienne. Des lieux de toute beauté, qui ont malheureusement été en grande partie détruits depuis.»

Même sans le hard-top, Jeffreys a continué à utiliser la voiture quotidiennement et à entreprendre d’autres déplacements: «Il y a une montagne entre le Liban et la Syrie et, en descendant, vous découvrez une vue incroyable sur la vallée. À bord de la Mercedes, c’était une balade très romantique. Le temps est très clément en Syrie, si bien qu’à partir du mois demain je pouvais laisser la capote baissée, en de la pluie ou de la rosée.»

Après trois mois en Syrie, il s’installe en Jordanie: «J’ai emmené la voiture sur un visa de90 jours, ce qui était compliqué et très coûteux. J’ai utilisé la voiture environ un an et demi, avant et pendant la guerre d’Irak. J’ai pu me rendre jusqu’à Aqaba, lieu évoqué dans le film Lawrence d’Arabie, et au Wadi Rum, dans le désert, site qui présente d’impressionnantes structures rocheuses. Et nous sommes souvent partis en randonnée autour de la mer morte.»

Contrairement à de nombreuses concurrentes de l’époque, de l’Alfa 2600 Spider à la Facel Facellia, la Pagode correspondait bien au client qui souhaitait combiner le chic de la Riviera à une vraie fiabilité, qualité particulièrement précieuse au Moyen-Orient, avec ses mauvaises routes et ses garages souvent modestes. «La 280SL a un moteur simple,» indique Jeffreys, «et quand il y avait un problème ce n’était pas comme avec une Ferrari. Les pièces étaient disponibles et presque tout le mondes avait s’en occuper. Quand je suis arrivé à Damas en 1994, la moitié des taxis étaient des Mercedes des années 1960.» En fait, au cours de ces années, le seul gros problème s’est manifesté quand il était en Jordanie: «Tout le monde m’avait prédit les pires ennuis avec cette voiture, et mon père m’avait fortement déconseillé son achat. Il m’a un jour rendu visite en Jordanie et j’ai organisé une visite à Wadi Rum, soit un voyage de 500km. J’ai réussi à ce qu’il monte dans la SL et, après avoir franchi quelques feux de signalisation, la voiture s’est arrêtée brutalement, provoquant le carambolage des cinq voitures qui suivaient. Mon père n’a pas manqué de souligner qu’il avait eu raison! La Mercedes a été remorquée et nous avons terminé le voyage à bord d’une vieille Opel de location. Pas vraiment la balade nostalgique que j’avais envisagée.»

La grande voyageuse a trouvé un refuge adéquat dans cette demeure d’Ombrie.

“L’Italie est un bonheur, et la SL s’intègre parfaitement à la beauté de la Toscane”

Jeffreys a quitté la Jordanie en 2003, mais il a eu auparavant l’occasion de croiser le propriétaire de la principale concession Mercedes du pays, T.Gargour & Fils: «Nous nous sommes rencontrés lors d’une soirée, et il a remarqué la voiture en arrivant. Quand il a appris que je partais, il a accepté que je laisse la Pagode dans son magasin d’exposition jusqu’à mon retour. Je ne devais m’absenter qu’un mois, mais je ne suis finalement revenu que six ans plus tard ! Je téléphonais régulièrement, mais j’étais de plus en plus embarrassé. Ils ont gardé la voiture à l’abri et l’ont fait rouler régulièrement. Finalement, il a fallu que je la sorte du pays, ce qui était compliqué car elle n’était supposée rester que 90 jours ! Quand j’ai appelé pour remercier et dire que j’allais venir chercher la voiture, il m’a répondu qu’il possédait une compagnie maritime et qu’il pouvait expédier la voiture à Gênes. »

La Mercedes a été amenée au port d’Aqaba et installée en container pour la traversée : « À cette époque, je vivais en Italie et suis donc allé chercher la voiture à Gênes. Je n’ai eu qu’une facture de 800$, ce qui correspondait juste au transport, et rien pour les six ans de garage et d’entretien !» Avant l’ouverture du container, il est un peu anxieux de savoir comment il retrouvera la voiture, mais ses craintes sont infondées: «J’ai été stupéfait, la voiture était astiquée, superbe. Ils avaient laissé les clés dans la boîte à gants et elle a démarré à la première sollicitation. Nous sommes passés devant les douaniers qui nous ont fait un grand signe. Depuis, tous ceux qui me croisent pensent que je suis Libanais! »

J’ai encore à l’esprit ces aventures orientales en me glissant dans le superbe siège en cuir rouge. Du château de Jeffreys, à Polgeto, nous avons une vue magnifique sur les collines et la route qui descend au lac Trasimeno. Un peu comme celles du Liban, les routes sont ici fissurées, accablées de soleil estival. La Mercedes ne s’en soucie guère, le moteur ronronnant discrètement pendant qu’elle absorbe les saignées sans broncher et encourage à accélérer.

Elle soutient un bon rythme et, s’il lui manque la puissance de sa très sportive devancière la 300SL, sa tenue de route est prévisible et plus facile à exploiter. Elle conserve les doubles triangles à l’avant et les demi-essieux oscillants l’arrière mais présente une grande aisance de comportement. Elle négocie les virages avec assurance, grâce notamment à son empattement court et ses voies larges. Le grand volant et une sensation un peu molle à la direction sont mes seules doléances alors que la route continue à serpenter à flanc de colline et que l’absence de circulation inspire suffisamment confiance pour négocier les courbes avec énergie, utilisant l’accélérateur pour tirer le meilleur du six-cylindres et profiter de sa belle sonorité.

Dans leur grande majorité, les SL étaient équipées d’une boîte automatique, ce qui fait de cet exemplaire manuel une sorte de rareté, tout en augmentant le plaisir de conduite. Bien que la boîte quatre rapports issue de la classe S n’aime guère être brusquée et que, avec l’âge, la commande présente un certain vague, elle reste plaisante à utiliser. Le moteur, aussi souple qu’un nageur olympique, n’est pas un foudre de guerre et peine parfois à relancer les 1415kg de la machine. D’ailleurs, la Pagode n’est pas faite pour les accélérations au feu rouge ou les vitesses illégales, mais plutôt pour profiter d’une conduite coulée, cheveux au vent. Capote baissée, accompagné du grondement discret du six-cylindres, la brise chaude de Toscane vous caressant le visage, il est difficile de rêver mieux.

C’est un rythme de vie qui convient à Jeffreys et sa Mercedes: «Vivre en Italie est un vrai bonheur. Nous nous rendons souvent à Florence, tellement représentative de la beauté de la Toscane, et la Pagode s’y intègre parfaitement.» Liban, Syrie, Italie, Londres: plus vous côtoyez la SL, et plus il devient évident que son mélange de sobre élégance, de mécanique sereine et de prestige naturel serait parfaitement à l’aise dans n’importe quel décor.

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